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La crise
et l'Afrique
Un discours de Thompson Ayodele - Le 26 mai 2009.
Quels sont les impacts de la crise sur le continent africain ?
Comment réagir ? Thompson Ayodele est le directeur exécutif de l’Initiative
for Public Policy Analysis, et, à l'initiative d'Henri Lepage
de l'Institut Turgot, a donné un discours à un groupe de membres
du
Parlement européen à Strasbourg en avril 2009 pour répondre à ces
questions.
Durant cette présentation je vais me concentrer
sur les conséquences de l’actuelle crise économique et financière
sur le développement de l’Afrique et discuter des défis que les
Africains doivent surmonter de manière à connaître la croissance
au 21ème siècle et au-delà. La récession mondiale qui a commencé
dans le monde développé a rapidement touché les pays en
développement, y compris l’Afrique. Au départ de la crise,
certains prédisaient que celle-ci aurait moins d’impact sur les
pays d’Afrique.
Mais contrairement à cette prédiction, le
continent est très affecté par la récession. La crise a assombri
plus encore les perspectives économiques de l’Afrique et
l’incertitude plane sur combien de temps encore la récession va
durer. Déjà l’impact de la crise financière sur le développement
se traduit de manière évidente par une prévision de taux de
croissance de 3,3% cette année, soit moitié moindre que sur la
moyenne de la décennie passée.
Cela a affecté les progrès significatifs de
l’Afrique lors de la dernière décennie et exacerbe d’autant
l’impact des augmentations spectaculaires des prix alimentaires et
la volatilité des cours du pétrole, qui ont alimenté l’inflation
et atténué les perspectives de croissance.
Par l’intermédiaire des liens financiers de
l’Afrique avec le reste du monde, des pays tels que l’Afrique du
Sud, le Nigéria, le Ghana et le Kenya ont été touchés les premiers
: les marchés d’actions ont été déprimés, les flux de capitaux se
sont inversés et il y a eu des pressions sur les taux de change.
En Afrique du Sud ou au Nigéria par exemple le financement externe
des entreprises et des banques se fait rare. L’effet de la crise
peut même s’intensifier parce que le tarissement du crédit au
niveau global accentue directement l’impact de la récession,
accroissant les risques du financement du commerce international
et les autres flux de capitaux.
En même temps, les devises locales de nombreux
pays africains ont connu une dépréciation, et il y a eu des
baisses importantes des cours sur les marchés d’actions, les
investisseurs étrangers vendant des proportions importantes de
leurs parts.
L’impact
L’impact de la récession mondiale sur le continent
est extrêmement important. Il menace les progrès atteints grâce
aux réformes économiques mises en place pour assurer que l’Afrique
soit une destination plus attractive pour les capitaux privés. De
plus, la crise a généré des fuites massives de capitaux,
entrainant des dépôts de bilan dans de nombreux secteurs.
Pour l’Afrique, un ralentissement des flux
entrants de capitaux privés affectera négativement les économies
qui se sont reposées sur ces flux pour financer l’investissement
qui est tant nécessaire, en particulier l’investissement
d’infrastructure. Dans la même veine, les prix des marchandises
s’effondrent, ce qui cause du tort aux exportateurs même si cela
aide les importateurs. Il y a eu une réduction des flux entrants
de capitaux privés et une fuite des capitaux. Les prévisions des
entrées nettes de capitaux tablent sur une baisse de 300 millions
de dollars en deux ans, soit une baisse de 25%. Les sorties de
capitaux mènent à brader les titres.
Par exemple au Nigéria, les prix des titres ont
chuté, les investisseurs étrangers se retirant pour minimiser
leurs pertes. Au même moment le All Share Index (ASI) et la
capitalisation du marché ont décliné inexorablement depuis des
mois. L’ASI est passé d’un pic de 66271 sous les 25000, ce qui
correspond à 89,2 milliards de dollars et 23,3 milliards de
dollars de capitalisation respectivement. C’est une baisse de plus
de 100 %.
Comme la crise économique affecte les
exportations, de nombreux pays ont noté une réduction
significative de leurs recettes d’exportation. Et cela a eu un
impact sévère sur les flux de revenus des États. De plus, une
chute brutale des prix ces derniers mois pour des marchandises
telles que le platine, le cuivre, le nickel ou l’or, a ralenti la
croissance économique et mené à une baisse significative des
revenus. La crise a affecté aussi les transferts annuels d’argent
en provenance de la diaspora africaine, évaluée généralement à 15
milliards de dollars. Les pays africains souffrent d’une forte
dépendance à ces transferts : en pourcentage des revenus
d’exportation, les transferts représentent 60% au Lesotho, 40% en
Ouganda et entre 15 et 25% au Sénégal, en Guinée-Bissau, au Togo,
au Bénin et au Burkina-Faso.
Il ne fait pas de doute que la plupart des pays du
continent sont en position de vendeurs, et les économies
occidentales, en position d’acheteurs. Ainsi, les produits
agricoles et minéraux tels que le pétrole, le platine, le cuivre,
le café, le cacao, les fleurs, mais aussi le tourisme, seront
affectés du fait de cette crise. Déjà les gains générés par la
libéralisation du commerce international sont en train de
s’éroder. Alors que la crise financière a fait plonger les prix
des marchandises, le libre échange a décliné lui aussi.
Le flux de commerce international se réduit déjà
sur le continent. Selon les Ministres des finances africains et
les Gouverneurs de banque centrale, les économies africaines
pourraient subir des pertes de revenus d’exportations de l’ordre
de 578 milliards de dollars sur les deux prochaines années.
Face aux impacts sérieux de la crise financière
dans les pays développés, on constate de nombreux retours en
arrière en matière de politique de libéralisation du commerce,
avec un retour en force du protectionnisme. A cet égard, de
nombreux pays développés ou en développement, ont érigé un certain
nombre de barrières aux importations. Par exemple, en novembre
dernier les dirigeants du G20 ont signé une promesse les engageant
à éviter les mesures protectionnistes. Pourtant, selon la Banque
Mondiale, durant la deuxième moitié de 2008, 17 pays du G20 ont
mis en place 47 mesures qui restreignent en fait le commerce
international.
Face à de telles menaces, les représentants du
monde des entreprises au G20 ont détaillé les effets possibles.
Par exemple, sur 78 mesures, 66 impliquaient des restrictions
commerciales, et 47 ont effectivement pris effet par la suite
selon une recherche récente publiée par VoxEU.org. Selon Antoine
Bouet et David Laborde de l’International Food Policy Research
Institute, les hausses de droits de douane ne comprennent que
près de la moitié de ces actions. Si tous les pays faisaient de
même, le taux mondial de droit de douane sur les importations
doublerait et le commerce mondial chuterait de 7,7%. Ces mesures
protectionnistes ont sans doute déjà réduit les exportations de
l’Afrique de 30 %.
De manière ironique, de nombreux pays prendront
des mesures protectionnistes moins évidentes, en jouant sur les
normes sanitaires, techniques ou les autorisations. Il ne fait
aucun doute qu’une montée du protectionnisme constituerait un
obstacle sérieux à la reprise interne comme mondiale, en
particulier pour les pays africains.
L’aide pour la croissance.
Après des décennies d’échec de l’aide
internationale et des obligations faramineuses de remboursement de
prêts, la Banque Mondiale vient de mettre à nouveau sur la table
un « prêt sans intérêt » de deux milliards, pour atténuer les
effets de la crise financière mondiale.
L’accent important mis sur l’aide, les prêts et
l’annulation de la dette a fait passer ces interventions de
l’Occident comme responsables de la réduction de la pauvreté en
Afrique. Cependant, après des décennies d’aide extérieure en
Afrique, ces politiques ont causé du tort plutôt qu’aidé le
continent. De plus, contrairement à ce qui était prévu, l’aide a
échoué à stimuler la croissance ou la réforme, et par conséquence,
a encouragé le gaspillage et la corruption.
Par exemple, l’aide a financé 40% des dépenses
militaires en Afrique. De la même manière, l’annulation de la
dette n’a pas permis d’empêcher que les pays africains s’enfoncent
à nouveau dans l’endettement. Le soi-disant prêt sans intérêt ne
fera encore qu’alourdir insidieusement la dette des pays
récipiendaires.
Un survol de l’Afrique aujourd’hui nous révèle que
la plupart de cette aide extérieure et de ces prêts est utilisée
pour financer des projets boiteux, des « éléphants blancs ». Il
est intéressant de constater que la plupart de ces projets sont
des puits sans fond, jamais finis et donc abandonnés. Par exemple,
le projet d’Ajaokuta Steel a englouti 4 milliards de dollars mais
n’a jamais été achevé. Au moment où les militaires partaient en
1998, il se disait que le projet avait généré des gains de l’ordre
de 2 millions de dollars pour les divers dirigeants de l’État.
Ainsi, les appels à un nouveau Plan Marshall et un
accroissement de l’aide extérieure des nations occidentales sont
sans doute une mauvaise idée. En dollars d’aujourd’hui, sous
l’égide du Plan Marshall plus de 100 milliards de dollars ont été
déboursés sur quatre années après la deuxième guerre mondiale.
L’Afrique a déjà reçu l’équivalent de cinq Plans Marshall. De plus
l’aide en faveur de l’Afrique a connu une tendance à la hausse et
se situe à des niveaux historiquement élevés. L’assistance nette
au développement en Afrique était de 24 milliards de dollars en
2003, ce qui signifie que la région reçoit actuellement des
niveaux d’aide comparables à ceux du Plan Marshall.
L’avenir
Au vu des effets de la crise financière, que
réserve donc l’avenir à l’Afrique en termes de développement et de
croissance économique ? Il y a des défis à la fois pour les pays
africains eux-mêmes et pour les pays occidentaux. La
libéralisation du commerce international au sein de l’Afrique et
en dehors constitue le potentiel le plus important pour aider
l’Afrique à émerger de la pauvreté. Pourtant c’est un domaine qui
a connu peu de progrès. Les négociations sur la libéralisation du
commerce international sont dans l’impasse et la menace du
protectionnisme pointe son nez.
Il ne fait aucun doute que l’Afrique reste une des
régions les plus pauvres et les moins libres économiquement de la
planète. L’Occident devrait faire tout ce qui est en son pouvoir
pour aider l’Afrique à s’intégrer dans le grand concert mondial.
De ce point de vue, les pays occidentaux devraient éliminer les
mécanismes de distorsion du commerce international et les
restrictions qui demeurent encore sur les exportations africaines,
ainsi que mettre un terme aux subventions agricoles occidentales.
Alors que l’occident a un rôle à jouer pour
intensifier le développement en Afrique, ce sont les Africains
eux-mêmes qui devront mettre en place les changements nécessaires
pour combattre les effets de la crise financière et la pauvreté.
En réalité, les obstacles majeurs à la croissance économique en
Afrique se situent au niveau des politiques publiques et des
institutions africaines, telles que les réglementations coûteuses
des affaires et une faible protection des droits de propriété.
La première chose à l’ordre du jour est que les
pays africains devraient développer des institutions efficaces et
créer un environnement favorable pour l’essor entrepreneurial. De
nombreuses entreprises en Afrique sont informelles. Elles ont été
forcées d’adopter cette solution du fait de procédures formelles
étouffantes. Les encourager à entrer dans le formel en éliminant
les barrières artificielles à l’entrée accélèrera le
développement.
L’Afrique ressent plus fortement l’effet de la
crise financière parce que le continent a échoué à diversifier ses
exportations au delà des richesses de son sous-sol qui représente
une vache à lait pour les États depuis des années. Si le prix de
ces marchandises décline, il est évident que les revenus vont être
affectés. Le continent africain pourrait se porter mieux si les
pays africains pouvaient diversifier leurs exportations et arrêter
de se reposer sur des exportations mono-produit.
En plus de ces questions, le commerce
intra-africain n’a pas été véritablement encourageant. De nombreux
pays africains ne commercent pas entre eux. Le pourcentage des
exportations intra-régionales africaines dans les exportations
vers le reste du monde est d’un ridicule 9%. Ce pourcentage est de
43% en Asie. Cette raison seule est déjà responsable du déclin de
la part de l’Afrique dans le commerce mondial, passant de 6% à
moins de 2% sur les 26 dernières années.
L’Afrique doit préparer son avenir pour surmonter
les effets de la crise actuelle. Sortir de cette crise ne pourra
pas arriver par chance. Il est important que l’Afrique, pour
relever les défis du 21ème siècle, pose comme priorité de
promouvoir la liberté économique, l’état de droit, la protection
des droits de propriété, et surtout le démantèlement des barrières
aux affaires. Voilà le plus sûr moyen de surmonter la récession
actuelle, éliminer la pauvreté et favoriser la prospérité et ne
pas se reposer simplement sur l’aide extérieure.
Ces institutions favorables à la croissance ont
fonctionné ailleurs et elle elles peuvent aussi fonctionner en
Afrique.
Source:
unmondelibre.org
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